INTERVIEW l Camille Vivier

© Chanta Pitch Wiwatchaikamol

CAMILLE VIVIER

 

Femmes au bout du rouleau.

Mais hyper fortes.

 

Une interview de Lætitia Paviani

 

Ce sont les femmes qu’aime photographier Camille Vivier. Des femmes qui ont un rapport décomplexé avec leur image, qu’elles en aient conscience ou non, des modèles dont se dégage une forme de puissance.

Déshabillons ces mots.

Comment les mettre à l’aise et dégager les formes de cette puissance ? Leur donner la confiance nécessaire à leur manifestation ? Comment libérer ensemble hésitations et certitudes pour les mettre en valeur ?

Qui sait le faire ? Qui mieux qu’une femme ? Camille semble créer l’occasion particulière. La libération de cette émanation à travers son regard, en un endroit qui n’existait pas encore. Un peu comme de la fumée dans un rayon de soleil.

Si Camille parle peu d’elle, elle parle beaucoup des autres. Et des rencontres justement.

À commencer par une qui n’a jamais eu lieu, quand elle s’inscrit en arts plastiques à
Saint-Charles.

Dans cette sombre jungle pubère résonnant de vœux confus, la fac, elle entrevoit la lumineuse perspective d’avoir Michel Journiac pour professeur.

Malheureusement, celui qui usait du vêtement pour façonner le corps, cette
« viande socialisée », en le travestissant, celui qui invitait à la consommation religieuse d’un boudin béni fait de son propre sang, meurt, en cette rentrée 95, d’une hémorragie cérébrale.

Camille ne reste pas longtemps à la fac, elle part à Grenoble, revient et décide alors de faire un stage parmi la jeune équipe du magazine Purple, encore perché à l’époque dans une tour du quartier des Olympiades.

S’en suivent des premières expériences de travail pour une jeune fille qu’on berce déjà dans les ficelles du métier depuis l’enfance entre Claire Dupont, styliste et Alain Vivier, photographe.

Interrompons maintenant cette intimité biographique pour adopter un rythme plus végétal.

La lumière, les couleurs, comment les pense-t-elle ?

Pense-t-elle dans la langue étrange d’André Pieyre de Mandiargue, oscillant entre le grotesque et le sublime avant de finir par définitivement emporter l’adhésion ?

Flash :

« La bouteille de sirop éclairée, l’enseigne de la maison de plaisir, le signal routier ou ferroviaire, sous le soleil, prennent un caractère violemment factice qui en les distinguant augmentent leur force de persuasion » (1).

Ou dans celle en Technicolor des films de Michael Powell qui démontra qu’une couleur raffinée pouvait amplifier l’état émotionnel des personnages autant que la musique, le cadrage ou les performances ?

Flash :

Kathleen Byron, magnifique dans une robe bordeaux, debout contre un ciel bleu profond et la trappe noire de ses fenêtres, ses cheveux roux coiffés comme une auréole, les yeux brillants, les lèvres écarlates retroussées vers le haut en un V parfait. (2)

Ou la sienne.

Flash :

Sur le compte Instagram de Sophie Rouget, gagnante de Musclemania bikini 2014, vidéo d’une séance de pose dans l’appartement de Camille. Sophie tient un masque déformé contre sa cuisse, elle relève la tête. On entend de la musique et la voix de Camille,
« C’est joli ton visage comme ça ». (3)

Flash :

Kenneth Anger adopte la religion de son idole Aleister Crowley Thelema, dérivé d’un lieu imaginaire inventé par François Rabelais dans Gargantua, dans laquelle une communauté vertueuse suit une maxime en apparence licencieuse : « Fais ce que tu voudras ».

Flash :

Quelques pages de « La main verte » de Nicole Claveloux et Zha où des femmes plantes traversent des murs sous l’œil agacé de corbeaux désagréables que Camille m’envoie en retour de cette nouvelle dont je lui parle « Un sommeil de plante » d’Anne Richter (4), où une femme plonge au ralenti dans la jouissance d’un rythme végétal, prend racine, respire et perçoit le monde par ses feuilles et ses pieds dans la terre, s’épanouit enfin plantée dans le jardin de son fiancé qui se remarie.

Flash :

Camille m’avouant à une table du Sunny café où on s’est donné rendez-vous qu’elle-même se sent souvent comme ça, une femme au bout du rouleau mais hyper forte.

Il est 8h du matin et je pars en retard faire mon job avec une petite pensée pour Lucia Berlin.

 

 

(1) In « La Marge » de Pieyre André de Mandiargues. Prix Goncourt 1967.

(2) Scène tirée du « Narcisse noir » (Black Narcissus) des britanniques Michael Powell et Emeric Pressburger, sorti en 1947, adapté d’un roman de 1939 de l’Anglaise Rumer Godden.

(3) Camille prend souvent Sophie comme modèle. En mars, 2019, sort chez Art Paper Editions un livre « Twist » sur l’ensemble du travail de Camille https://artpapereditions.org/product/book/camille-vivier-twist/ On y retrouve de nombreuses photos de Sophie, notamment de la série réalisée pour le magazine « L’imparfaite ».

(4) Nouvelle à retrouver dans le formidable reader de science fiction féministe de Charlotte Houette et Clara Pacotte (alias EAAPES) « 344P35 » parmi d’autres merveilles du genre. https://www.instagram.com/eaapes

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