INTERVIEW l Jennifer Flay

JENNIFER FLAY

Still standing.

Une interview de Lætitia Paviani

 

L’équilibre du nu sculpté c’est qu’il n’y a plus de centre, mais que chaque partie obéit à toutes, celui d’un budget c’est que les dépenses soient entièrement couvertes par les recettes. Ne basculer, ni d’un d’un côté, ni de l’autre, opposer des forces morales contraires, force et fragilité, quelques notions d’équilibre qui définissent certainement mieux Jennifer Flay, jeune universitaire néo-zélandaise, ex-galeriste française et actuelle directrice de la Fiac, que n’importe quelle définition binaire et déjà poussiéreuse de career woman.

Étiquettes, gants de velours et mains de fer se distribuent volontiers dans le milieu quand il s’agit de parler de quelqu’un•e qui a fait « carrière ». La réalité d’une carrière, comme celle d’une femme, à l’évidence, est, on s’en doute, bien plus complexe, et tient souvent à des points d’équilibre violents, subtiles et parfois presque impossibles. Étranger•e, on vous demande de quitter le territoire ; à terre, vous ouvrez les yeux et la « Marie Madeleine pénitente » de Donatello, avec ses longs cheveux de bois hirsutes et poisseux, vous demande pardon boulevard Magenta sous une pluie battante ; bien plus tard, c’est une phrase de Baudelaire, écrite sur une ordonnance par un rhumatologue, qui vous permettra de vous relever. Entre temps vous avez fait carrière.

 

Une galerie, c’est une personne.

Saint-Paul-de-Vence, été 1984, devant le terrain où Yves Montand a ses habitudes de bouliste, un petit groupe dîne au Café de la Place. C’est l’équipe de la galerie Catherine Issert, avec ses artistes et leurs invité•e•s. La jeune Jennifer Flay qui travaille à la galerie depuis quelques temps est là aussi. Jennifer n’avait pas prévu de se retrouver là tout particulièrement. Étudiante en histoire de l’art arrivée de Nouvelle-Zélande directement dans le sud de la France pour y suivre Michel Sanouillet, spécialiste de la branche française du mouvement Dada, et directeur du Centre du XXe siècle à Nice, elle y approfondit ses questionnements sur les sciences de l’information et la sociologie de l’art, à savoir, entre autre, comment l’information circule dans une société, selon certains Baudrillard, Bourdieu, McLuhan et consort. « Cela m’a permis de réfléchir à la place de l’art dans la société — comment l’art se diffuse-t-il ? — et au rôle joué par les galeries ». Dans la foulée, j’ai fait un stage chez Catherine Issert, pour observer en mode sous-marin comment ça fonctionnait ». Et l’information circule d’abord à travers une personne qui se trouve être le célèbre marchand d’art américain Léo Castelli. Contraint par sa femme Toiny, de prendre du repos chaque été à Mougins, il se languissait de sa galerie à New York. Avant les fax, les téléphones portables et les e-mails, ses passages quasi-quotidiens à la Galerie Catherine Issert lui permettaient de supporter l’éloignement, garder le contact, humer la création, ressentir des émotions familières. Souvent il reste déjeuner, parfois en tête à tête avec Catherine et Jennifer. C’est à travers lui donc et sa façon de raconter et d’agir sur l’histoire de l’art en train de se faire que Jennifer Flay goûte au sel du métier. Ces nombreux déjeuners ensoleillés constitueront les bases d’une profonde croyance dans le métier de galeriste ; une force qui lui permettra de traverser plus tard des épreuves professionnelles qu’elle n’aurait pu affronter sinon ; une arme, dit-elle. Léo Castelli lui apprendra aussi qu’une galerie c’est une vision et une personne ; il faut être là. Ce soir-là, au Café de la Place, le non moins célèbre Daniel Templon est assis à la diagonale de Jennifer. « Il m’a demandé de travailler avec lui. J’étais sidérée, incrédule. Je pensais ne pas en avoir les compétences ».

 

Se tenir à côté des artistes.

Café Beaubourg, le 3 avril 2019. J’ai rendez-vous avec Jennifer Flay. Le 1er avril, deux jours plus tôt, triste plaisanterie, j’apprenais que j’étais enceinte d’un deuxième enfant et que je ne pourrais pas garder. Ce rendez-vous avec l’actuelle directrice de la Fiac et ex-directrice de sa propre galerie est très important pour moi. La rue Louise Weiss, c’était quelque chose. Je l’ai vue se faire et se défaire, se remplir et se vider, je l’ai fréquentée assidument, pendant toutes mes études aux Beaux-arts de Paris, j’ai grandi avec. Je prépare ce rendez-vous dans un état second. Le jour J, je suis ailleurs, mais je dois être là. Mes émotions, non. Ce que me raconte Jennifer un peu plus tard, va me bouleverser et faire ressurgir très précisément ces émotions cruelles et complexes à l’endroit de nos deux corps de femmes.

J’ai avec moi le livre de Carla Lonzi « Autoportrait » que j’ai posé sur la table. Dans ma confusion, je pense que je cherchais à en rapprocher une phrase de Jennifer qui disait, à propos du métier de galeriste, qu’il y aurait toujours besoin de gens prêts « à se tenir debout à côté des artistes — stand beside artists — les “défendre“ comme on dit ». Cette capacité de s’identifier avec ce qu’ils et elles ressentent et ce qu’ils et elles souhaitent,  cette sensibilité, l’a beaucoup aidée dans son travail avec les artistes, notamment, mais l’a aussi souvent accompagnée de trop près, à fleur de peau, dans une vie qui ne l’a pas épargnée. J’ai tout de suite pensé à la façon dont Lonzi avait construit ce dernier ouvrage de critique d’art, avant de s’engager sur un front davantage politique et féministe, selon un processus plus créatif, un engagement quasi physique de son écoute et du rendu des nombreux enregistrements des voix de tous les artistes qu’elle avait choisi d’interroger. L’ouvrage s’intitule « Autoportrait » comme une sorte de mise à nu recomposée, dont chaque voix répond à toutes. Chercher l’équilibre entre elle et eux, entre son rôle et son statut, de critique, de femme, n’est-ce pas aussi se tenir à côté d’eux, les défendre ? Elle conclut l’introduction de son livre par : « Chercher à leur appartenir puis voir s’écrouler le rôle du critique n’ont été qu’une seule et même chose. Que reste-t-il maintenant que j’ai perdu ce rôle à l’intérieur de l’art ? Suis-je devenue une artiste ? Je peux répondre, je ne suis plus une étrangère. »

 

L’étrangère.

Nouvelle-Zélande, Noël 1984.  De retour chez son père pour les fêtes de fin d’année, Jennifer retrouve ses soeurs. Son père les élève seul depuis que leur mère est morte. « Il voulait que nous soyons toutes les trois indépendantes, qu’on ne soit pas à la merci d’un homme pour subvenir à nos besoins ; en cela, il était assez en avance sur son temps ; je suis née en 59. Tout en étant conservateur par ailleurs ; je n’avais pas le droit de porter des jeans ni de lire des bandes dessinées… ». Il pense alors que la situation de sa fille est un vaste gâchis, si loin en France, après toutes ces études. « Il était effondré, il pensait que j’étais devenue secrétaire ». C’est l’été à Auckland, dîner en famille, le téléphone sonne, c’est pour Jennifer. Daniel Templon la sollicite pour rejoindre le personnel de sa galerie. Direction Paris et une nouvelle vie. Mais ses autres assistantes n’apprécient guère l’intruse. Elles lui sont parfois ouvertement hostiles et l’ignoreront le reste du temps ; elle, la « princesse », avec son accent étranger. Un jour, profitant d’un déplacement à l’étranger de Daniel Templon, l’une d’elles, à défaut de lui taper son courrier, lui tapera franchement sur la tête, l’assommant à moitié. Pourtant la “princesse“ n’a pas vraiment d’endroit fixe où dormir et on vient de lui retirer ses papiers.  « Quand je suis allée à la préfecture pour faire renouveler ma carte de séjour d’étudiante, ils m’ont donné 40 jours pour quitter le territoire. J’étais en état de choc. J’ai appelé le département de la « main d’œuvre étrangère » au Ministère des Affaires Sociales, en charge du dossier. Ils m’ont dit : “Ne quittez la France sous aucun prétexte, vous ne pourrez pas rentrer à nouveau“ ». Un ami lui conseille de plaider sa cause au ministère de la culture. Claude Mollard est alors délégué aux arts plastiques auprès de Jack Lang. C’est alors qu’eut lieu, « sûrement l’épreuve la plus difficile de ma vie ! », un long entretien dans lequel Claude Mollard lui demande de décrire ses motivations pour rester en France. Elle sait qu’elle y joue son avenir. Au terme de cet examen, épuisée, elle entend à peine : « Ne vous inquiétez pas. On va s’occuper de votre cas ». Délivrance ! Quelques jours plus tard elle reçoit la copie d’une lettre interministérielle. C’est Jack Lang qui s’adresse à Georgina Dufoix, alors Ministre des Affaires Sociales dont dépend le Département de la main d’œuvre étrangère. Les deux formules de politesse sont barrées à l’encre bleu.

La première, « Madame la Ministre, Chère collègue », est remplacée par l’annotation manuscrite « Chère Georgina » ; La deuxième « Recevez, Madame la Ministre, l’expression de mes respectueux hommages », est rayée également et substituée par cette autre mention rédigée à la main « Je compte beaucoup sur toi, Jack ».

Peu de temps après Jennifer Flay recevra une lettre administrative standard l’informant du rejet de sa demande de dérogation. Elle est mortifiée. Encaisse. Étrange, se dit-elle pourtant, en réponse à une lettre si chaleureuse entre collègues. Une simple enquête du Ministère de la Culture permettra de découvrir la position de la précieuse lettre très en dessous dans la pile de demandes sur le bureau de Mme la Ministre. Ultime étape dans le processus de “régularisation“, Jennifer Flay doit se rendre à une interview aux Renseignements Généraux. On lui pose « un tas de questions très “drôles“ ; et, tout aussi “drôle“, il lui est demandé d’acheter un timbre fiscal correspondant au montant de celui de l’année pendant laquelle elle se trouvait en France sans papiers. « C’est là que j’ai enfin pu me projeter ».

 

Femelle, la quarantaine. Localisation, bas côté. État, critique.

C’est la formule rédigée cette fois par les pompiers, la nuit de l’accident. Angle bd Magenta – Rue du faubourg Saint-Martin, le 19 avril 1999. Cette nuit-là, elle avait travaillé tard dans sa galerie avec son assistante et le compagnon de celle-ci pour préparer la nouvelle exposition de Rei Naito, une artiste japonaise. Il propose de les raccompagner en voiture. Il devait être 1h du matin. Elle ne se souvient de rien. Selon le recoupement de ce qu’on lui raconte, c’est leur véhicule qui aurait été percuté par une autre voiture arrivant du faubourg Saint Martin, et qui serait venue s’enfoncer, à l’avant, sur un plot au milieu de la chaussée. Ce double choc expulse Jennifer par la vitre arrière. Deux souvenirs ; l’un qui appartient à la vie, l’autre au passage. Une voix hurlante qui implore le pardon, comme une lamentation, la Marie Madeleine pénitente de Donatello fusionne avec le Cri de Munch, puis disparait aussitôt. La pluie. Un relent de bitume humide. Elle referme les yeux. De la lumière. Le passage.  « Ce n’est donc que ça ? La mort » se dit-elle alors.

« Après, ça a été épouvantable, parce que c’est très difficile de s’accepter différent•e, affaibli•e, diminué•e ». Jennifer se retrouve alitée pendant plusieurs mois. Traumatisme crânien avec perte de connaissance, lésions cérébrales, fractures cervicales. Un jour, une amie qui lui rend visite s’étonne de la voir manger autant : « Tu dois être enceinte ». Sa mémoire n’est plus si fiable, mais Jennifer ne voit pas du tout comment ce serait possible. Son amie lui apporte un test acheté en pharmacie. « J’étais méga enceinte ». Son médecin est effondré. Il lui fait consulter divers corps médicaux, fait étudier son cas par la seule cellule en France de tératologie. Radiographies et scanners en grand nombre sur une longue période. Morphine. Cortisone. « Vous voulez un enfant, Madame Flay, mais peut-être pas celui-ci.». La phrase est celle de l’obstétricienne qui recommande une “interruption pour raisons médicales“. « Une deuxième mort ».

« C’est blessant d’imaginer que l’on puisse penser que je ne me suis toujours fixée pour seul objectif que de réussir ma vie professionnelle. J’ai toujours voulu être maman et vivre une histoire d’amour avec un homme qui dure toute la vie » « Je n’ai jamais été sûre de moi. Je suis quelqu’un de timide et de très inquiète, une inquiétude existentielle profonde. C’est pour cela que je suis très méticuleuse, rigoureuse, appliquée dans ce que je fais. J’écarte autant que je peux la possibilité de l’erreur. Je donne tout. »

 

Armor.

Été 2003. Rue de Paradis. Les cinq médecins qui la suivent alors lui conseillent de changer de vie puisque la vie avait changé pour elle ; elle doit fermer sa galerie qu’elle adorait. Jennifer partage son temps entre séjours à l’hôpital et la compagnie de ses ami•e•s proches. C’est alors que Anne de Villepoix, membre de la COFIAC, lui suggère de rencontrer Reed Expositions car la FIAC est en panne de direction artistique. « Au début j’étais réticente. Ma santé était vacillante et le défi était énorme. Peut-être même “mission impossible“. Puis de fil en aiguille au cours des échanges, je me suis dit “si tous les gens de ma génération réagissent comme je m’apprête à le faire par manque de courage, fierté ou je-m’en-foutisme, si on ne s’occupe pas de l’héritage, qu’est-ce qu’on laisse aux jeunes qui suivent ? Qu’est-ce que ça veut dire pour nous, qu’est-ce que ça veut dire de nous ? » Il n’y aura pas de miracle prévient-elle avant de s’engager ; il faudra plusieurs années avant d’avoir des résultats, un champ libre et de l’investissement, financier et humain.

 

« Sois sage, Ô ma douleur, tiens toi plus tranquille »

Novembre 2004, Martin Bethenod, délégué aux arts plastiques au ministère de la culture, la rejoint en tant que commissaire général. Une collaboration exceptionnelle, son “mari professionnel“, dit-elle souvent. Et ce jusqu’au départ de Martin pour la Fondation Pinault en 2010 où Jennifer prend la direction générale de la FIAC. Elle aura surtout le souci de parer la foire pour qu’elle résiste à toutes sortes de crises, prévisibles ou non ; toutes sortes de secousses, y compris les rumeurs, parfois, de son départ. Et la foire se fortifie, même pendant la crise financière.  « On a bâti la Fiac, avec une certaine discrétion, un truc understated à la française, sans superlatif, sans bling-bling, en se concentrant sur la qualité de l’offre. Cet ethos a extraordinairement bien fonctionné dans l’ambiance de grande retenue post-crise-financière. En France, ce qui porte l’art n’est pas l’apanage d’un seul secteur d’activité, des grands collectionneurs aux gens moins publics, des médecins, des jeunes entrepreneurs. J’aime croire qu’à la FIAC nous sommes très à l’écoute des artistes, mais aussi des galeristes. Il n’y a pas de métier que je connaisse mieux que celui-là ». L’année suivant les attentats, Jennifer Flay réclame l’espace public de l’Avenue Winston Churchill pour que les artistes se l’approprie. « C’était une manière de résister, de montrer notre détermination à ne pas laisser la peur nous paralyser. Il y avait un très bel article dans The Guardian “A year after the Bataclan, Paris uses art and activism to regain its soul” qui parlait de cette initiative et de La Colonie, l’espace que Kader Attia venant d’ouvrir à Gare du Nord. C’est un des articles qui m’a fait le plus plaisir ». Quinze ans plus tard, la FIAC rencontre une énième secousse en raison de sa délocalisation en 2021 pendant les travaux du Grand Palais. La Ville, l’État et le COJO (le Comité des Jeux Olympiques), promettent un lieu et un bâtiment éphémère dignes de ce grand bâtiment historique hérité de l’Exposition universelle.

En descendant l’escalier de l’étage du café Beaubourg pour se quitter, je lui demande comment ça va maintenant et Jennifer me parle d’une phrase qu’elle garde toujours avec elle, quelque chose comme « sois sage ma douleur ». Je recherche la phrase exacte plus tard et la retrouve, c’est un poème de Baudelaire. Jennifer m’écrit « Oui c’est ça ! C’est un rhumatologue qui me suit pour les maux de tête violents, liés à mon accident, en plus d’une condition que j’ai développé à la suite des fractures cervicales qui s’appelle une névralgie d’Arnold et qui provoque des douleurs aigües. Il l’a écrit à la main sur une feuille d’ordonnance. C’est une phrase qui m’a beaucoup apaisée car elle laisse entrevoir la possibilité d’apprivoiser sa douleur. Je l’ai toujours près de moi physiquement, et dans ma tête » . À part égale avec la douleur 🙂 ; ajoute-t-elle avec un smiley.

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