CLÉA
ARNULF



APPEL À PROJETS 2020
CATÉGORIE / CINÉMA & MUSIQUE
PROJET / DREAMLAB
Interview par Hélène Altmann







“ Je ferai un vers de pur néant
Ne sera ni de moi ni d’autre gens
Ni d’amour ni de jeunesse
Je l’ai composé en dormant
Sur un cheval “


Guillaume IX d’Aquitaine, La chanson du néant, XIe siècle




Cléa a bientôt 30 ans mais elle pourrait en avoir 7 comme 77, tant l’univers de cette artiste plasticienne et scénographe est riche, profond, fragile, en devenir, intime et universel. Cléa est artiste. Sa mère est professeure de médecine, chercheuse en neurologie et clinicienne. La mère de Cléa travaille sur les rêves. Vous savez, ces images qu’on a parfois vu de gens qui se font poser des fils pour qu’on puisse suivre leurs mouvements pendant qu’ils dorment et essayer de les soigner. Cléa baigne dans les rêves depuis son enfance. Le rêve, c’est son quotidien : les discussions à table, les anecdotes racontées par sa mère de retour de l’hôpital. Le temps passe, Cléa grandit. Aujourd’hui elle rêve toujours, mais elle est actrice de ses rêves. A toujours en tête cette idée de vouloir montrer l’invisible. Ce sera Dreamlab. Un projet fou. Un documentaire dont elle serait l’autrice et la réalisatrice. Un hommage au travail de sa mère. Ou comment montrer au travers d’un film documentaire plasticien une relation intime mère-fille.


Dreamlab, vous en avez rêvé ? Comment vous est venue l’idée de ce projet ?
Pendant les études d’art, on a 5 ans pour jouer les artistes et se poser la question de savoir qui on est, quel art on fait. J’ai mis au jour le fait que je m’intéressais à la tension entre intime et protocolaire, et aux dispositifs de distanciation au théâtre. Quand on n’est pas dans le sentiment direct, je trouve cela encore plus fort


Pourquoi ce projet justement ? Vous avez une relation assez extraordinaire avec votre mère… Quelle est sa part dans la genèse ?
Ma mère voulait qu’on travaille ensemble. Elle voulait que je lui fasse une BD sur ses recherches, sur l’histoire de la science des rêves. Pour moi la bande dessinée n’était pas la forme parfaite pour cela. La BD, c’est être seule à sa table de dessin pendant longtemps. Je me sens plus proche de l’animation, et la 3D est plus excitante : on va sur le terrain.  J’ai envie de vulgariser la science des rêves, même si je sais que c’est une excuse pour monter un projet. Le réel arrive toujours derrière le prétexte.


Le réel, c’est la relation que vous avez avec votre mère.
Oui bien sûr. Je veux lui rendre hommage. Parler de la relation mère fille sur le mode de l’intime et de l’universel. Au laboratoire des pathologies du sommeil de la Pitié-Salpêtrière à Paris, on étudie les rêves des patients atteints de maladies rares du sommeil ; certains extériorisent leurs rêves et chassent des ptérodactyles les yeux fermés, d’autres s’endorment lorsqu’ils rient trop.
La parole des patients fait apparaître derrière les récits de rêve, les récits de vie. Cette parole sera illustrée par des séquences tournées avec eux en studio, avec l’aide de maquettes et d’effets spéciaux bricolés, comme pour faire apparaître le « théâtre mental » qui prend possession de nous quand nous dormons. Mais l’entreprise est double évidemment. Derrière le portrait de “La recherche sur les rêves”, il y a le portrait de ma mère. De sa foi en la science comme moteur de vie.


Ce sera un numéro d’équilibriste…
Ce qui sera intéressant ce sera d’expérimenter. La figure du laboratoire m’intéresse beaucoup en termes de mise en scène. C’est un protocole, presque poétique, avec beaucoup de potentiel. Mais j’ai besoin d’un cadre, d’où mon appel à Wisewomen.


Comment avez-vous connu l’appel à projets de Wisewomen?
C’est les Arts Déco qui nous a mis en relation. J’ai eu mon diplôme il y a 5 ans, et depuis je roule ma bosse, avec ce projet en tête. Grâce à une amie, j’ai avancé. Je parlais du projet à des amis histoire de m’engager un peu. Et puis le fait d’avoir bientôt 30 ans, de vouloir faire quelque chose de sa vie. C’est un cap.


Le confinement, avec ce temps qui se ralentit, vous a permis d’aller plus vite.
J’ai beaucoup travaillé pour les autres mais sur le marché du travail lui-même, on n’a pas en sortant de l’école les clés pour faire ne serait-ce qu’un devis. Je travaille avec des jeunes compagnies, avec beaucoup de monde mais là je veux travailler pour moi-même. Le confinement a permis de débloquer ce projet.


On ne peut pas vous mettre dans un cadre. Comment vous définiriez-vous ?
Agnès Varda disait « je ne fais pas du plastique ». Alors plasticienne… Artiste autrice, scénographe, illustratrice. C’est une position difficile à tenir parce qu’il y a quelque chose de noble à faire beaucoup de choses mais si on n’a pas d’appellation claire il est difficile de se positionner sur le marché du travail.


Qu’est-ce que Wise peut vous apporter ?
De l’argent et Cannes ! Je plaisante. Mais plus on est aidée, plus on est aidée.
Je ne veux plus être dans le bricolage ultime. Dans l’idéal, avoir des subventions et des conseils de professionnelles, un appui technique dans la gestion de projets et technique dans le cinéma. Je ne suis pas cadreuse ni preneuse de son. Mais la réalisatrice, c’est moi. Les femmes de Wisewomen peuvent m’apporter beaucoup.


Vous parlez beaucoup de femmes.
Je suis très féministe. Je pense d’ailleurs monter une équipe complètement féminine. C’est important de faire travailler des femmes. Ma mère a mis trop de temps à se faire reconnaître et nommer professeure. Et puis je crois à l’intelligence collective.


De quoi allez-vous parler, j’allais dire concrètement ?
Les séquences ne sont pas encore définies. Il va s’agir de suivre les scientifiques dans leurs protocoles, comme par exemple lorsqu’ils communiquent avec un rêveur lucide - qui contrôle ses rêves- pendant qu’il dort, un peu comme un agent infiltré.

Ce sera un « théâtre mental nocturne »
Mêler de plus en plus intimement des saynètes théâtrales aux prises de vue réelles au fur et à mesure du film peut être une stratégie narrative visant à retranscrire le flou entre fiction et réalité au cœur de l’expérience du rêve, mais aussi exprimer le rapprochement entre le monde de la fille (artistique) et de la mère (scientifique). Ces saynètes construisent ainsi un lieu en miroir de celui de l’hôpital : mon propre laboratoire visuel.


Parler de la science, voir comment elle fonctionne et essayer de voir quelles sont ses réponses, si elle en a ?
Oui. Cela donne envie de mettre des images sur des processus scientifiques. Comment redonner un storystelling à la science. C’est le projet de ma mère en tout cas, avec tout ce qu’il a d’ambigu. Reste à voir jusqu’où je m’aligne dessus. Je vais donner une voix à son combat. Enfin je vais essayer.


Décidément, Cléa est toujours dans le monde des rêves, à étudier l’invisible. Nul doute qu’elle devienne, elle, de plus en plus visible.





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