CLEMENCE ALTHABEGOÏTY





APPEL À PROJETS 2021
CATÉGORIE / ARTS & CRÉATION
PROJET / QUAND VIENDRA LA VAGUE

Une interview d’Emmanuelle Hutin






Notre conversion a démarré à un diner Wise sans savoir qu’elle se prolongerait pour une interview, avec encore plus de joie parce que la curiosité et l’ouverture sur le monde de Clémence sont très communicatifs.



Sensibilité basque oblige, je me dois de commencer par ton nom de famille. D’où vient-il ?
Mon père est basque, Althabegoïty (Clémence insiste sur le tréma) est le nom d’un hameau dans le pays basque montagnard, la Haute-Soule. Cela veut dire la cabane dans la montagne ou le lieu vers le haut de la vallée. On y retourne tous les été




D’une montagne à une autre, te voilà en résidence en Corse, à l’Aria, pour le projet pour lequel tu as gagné l’Appel à Projets 2021 Wise Women dans la catégorie Art et Création. De quoi s’agit-il ?
C’est un projet de scénographie et d’installation pour une pièce de théâtre qui s’appelle « Quand viendra la vague » qui a été écrit par Alice Zeniter dans ce même lieu de résidence, l’Aria. Comme le village basque de mes ancêtres, c’est un lieu perdu au milieu de nulle part, un énorme bloc en bois. Un cadre idyllique mais aussi éloigné du monde ce qui correspond bien à la pièce.
La pièce raconte l’histoire d’un couple, sur une île, qui fait face à la montée des eaux. Elle parle à la fois de la catastrophe climatique, de l’insularité mais aussi du couple en tant qu’ilot.



Qu’est-ce qui t’a attirée dans ce projet ?
Quand mon amie d’enfance, Alice Serfati, comédienne de la pièce à l’origine du projet, m’en parlé, j’ai d’abord été attirée par la thématique : crise environnementale, montée des eaux, thématique de l’eau. Et l’idée de travailler avec la fiction.
C’est la première fois que je fais de la scénographie, je voulais briser les barrières entre le monde du théâtre et le monde des arts visuels dans lequel je suis plus à l’aise.
Je voulais créer une installation qui permette aux spectateurs une expérience proche avec le décor, où le décor ne soit plus décor mais une installation dans laquelle on peut rentrer, où le spectateur s’imagine comme un personnage. Ce qui fait écho au sujet et à l’écriture de la pièce.
La scénographie est pensée comme un terrain de jeu dans lequel les acteurs peuvent s’approprier les différents éléments et les utiliser. Je ne voulais pas être dans le rapport au faux ou qui soit similaire à la réalité mais plus comme quelque chose entre le ready made et l’arte povera. Tout ce qui est sur scène a été trouvé ou cherché en Corse pendant la résidence avec un rapport direct avec ce qui se passe dans la pièce.



Comme quoi par exemple ?
L’élément principal sont des galets de la plage de Nonza, issus d’une ancienne usine d’amiante qui a déversé des millions de tonnes de déchets dans la mer dès 1948. Je voulais apporter différents éléments de l’environnement corse qui parle de sujets concrets. La pièce se veut poétique, onirique mais renvoie aussi à des problématiques réelles.
François Orsini, le metteur en scène, nous (ndrl : Clémence et les deux comédiens, Alice Serfati et Ferdinand Régent-Chappey) a emmené dans de grandes balades dans la région au cours desquelles on ramenait des éléments de scénographie comme des ossements, des pierres, des branches d’arbres morts.
Le seul élément fabriqué pour la scénographie est des contenants en céramique rempli d’eau, le sujet d’une deuxième résidence que je vais faire à Providenza, en Corse également.



Ces éléments vont-ils voyager avec la pièce là où elle sera jouée ?
On doit encore définir si, lorsque la pièce est jouée en dehors de la Corse, on gardera la référence avec la Corse ou si on prend des éléments locaux. Dans ce cas, il s’agirait davantage de créer un mode d’emploi de scénographie.



Dans ce projet, la nature est très présente. C’est un thème récurrent de ton travail ?
Oui surtout les différents éléments : l’air, l’eau, la terre, le silence ... Toutes ces thématiques qui m’intéressent dans leurs interactions avec la matière et pour proposer des alternatives à notre manière de vivre actuelle.  Soit par des expériences, soit par des sensibilisations.
C’est vraiment le fil conducteur de mon travail.



Tu te présentes aussi comme une designer et une plasticienne. Quel a été ton parcours jusqu’ici ?
J’ai commencé mes études à la Design Academy de Eindhoven au Pays-Bas. Contrairement à la France où il faut rentrer dans une case, c’est une éducation qui permet de toucher à plusieurs disciplines. L’école proposait des thèmes comme « l’homme et le bien-être », mon département, ou « l’homme et la communication». Nous n’avions pas d’injonctions à suivre une filière de création en particulier mais il fallait plutôt explorer une thématique qui devienne projet.



Tu fais ensuite une année aux Beaux-Arts de Paris, pourquoi ?
Pour avoir la possibilité d’explorer quelque chose de plus expérimental, plus artistique car Eindhoven reste une école de design malgré le décloisonnement des pratiques. Mais après un an aux Beaux-Arts, j’ai décidé de ne pas continuer car c’était tellement libre qu’il me manquait des thématiques, des réflexions.
Et j’ai choisi de faire le Master of Research Architecture de Goldsmiths (Université de Londres). C’est une approche beaucoup plus intellectuelle qui m’a fait découvrir des écrits, des essais, qui continuent à me servir aujourd’hui, même si le manuel m’a manqué.
Aujourd’hui j’essaie de combiner tout cela dans ma pratique.



Donc aujourd’hui tu portes ces deux casquettes : designer et plasticienne.
L’entrée c’est la thématique avec un certain savoir-faire. De cette thématique, je vais faire un certain type de projets, tout en restant dans la cohérence. Finalement mes recherches servent à tous les projets.



Qu’est ce qui t’a amené vers ces études ?
Mes parents sont tous les deux architectes, immense influence de leur part !  À chaque voyage, on visitait des musées, des musées et encore des musées, énormément de nourritures créatives. Et je passais tout mon temps dans un atelier créatif en bas de mon immeuble à partir de mes 6 ans.



Comment as-tu entendu parler de l’Appel à Projets de Wise Women ?
Sur les réseaux. J’étais super intéressée par l’idée d’un marrainage et de rencontres avec des personnes plus expérimentées que moi et qui ne sont pas forcément dans les mêmes domaines. D’ailleurs au dernier diner, on a parlé plus d’expériences humaines, même d’amour, plus que de travail. Je trouve intéressant de créer des relations avec des personnes qui n’ont pas mon âge sans que ce soit un lien familial ou professionnel. Parce que les expériences de la vie font qu’il y a plein de choses à partager.
L’idée d’un réseau de femmes entrepreneuses, « de femmes fortes » qui peuvent devenir des exemples m’a, plus ou moins inconsciemment, attirée vers Wise Women.





Quelles sont tes attentes de la part de Wise Women pour ton projet ?
Au début, c’était un accompagnement pour la scénographie mais le processus créatif est déjà très engagé. Là, j’ai davantage besoin d’aide pour la diffusion, pour rencontrer des gens qui peuvent avoir confiance sur l’idée du projet : une installation peut être dans un théâtre et une pièce peut être jouée dans un lieu artistique.
Comme c’est un projet qui chercher à justement réunir arts visuels et théâtre, j’ai besoin d’avoir un regard extérieur et expérimenté, quelqu’un avec qui je peux échanger sur la façon de communiquer sur ce projet.



Quelles sont tes prochaines étapes avec Wise Women ?
J’attends de savoir comment cela va s’articuler.
Sur un autre projet, Sévérine Redon m’a proposé une exposition dans son lieu à Genève, Hiflow.



Quelles sont les grandes influences de ton travail ?
Oh j’en ai beaucoup !
Olafur Eliasson pour ses travaux artistiques mais aussi ses projets d’architecture comme Studio Other Spaces ou de design d’objets comme Little sun. Il s’intéresse à de nombreuses disciplines, il est entrepreuner, sensible.
Peter Zumthor et son travail sur les matières, son intérêt pour la phénoménologie.
Parmi les professeurs qui m’ont influencé, il y a les duos Formafanstasma et Atelier NL, qui ont une approche très ancrée sur la matière avec des questionnements écologiques et une grande liberté d’expression.
Sheila Hicks pour son travail d’artisanat et de volume. Tous les artistes qui ne se mettent pas de limites à l’ampleur de leurs projets m’inspirent beaucoup.
Pour le projet de scénographie en particulier : Miyazaki, le réalisateur de film d’animation, pour son côté poétique mais qui ramène à la réalité en même.
Lee Ufan, artiste coréen, qui travaille la pierre.
Giuseppe Penone, artiste italien emblématique de l’arte povera.


D’une montagne à une autre, Clémence n’a pas fini de s’élever ni d’assembler les différentes disciplines, dont une collaboration ce printemps avec le Pavillon de l’Arsenal.