ELSA JANSSEN



“Femmes et pièces muséales : être ou ne pas être exposées”


Une interview de Helene Altmann




Rendez-vous au Musée Yves Saint Laurent Paris, dont Elsa est la directrice depuis mars 2022. Allure naturellement chic, silhouette graphique, Elsa m’emmène faire le tour de l’exposition « GOLD, les ors d’Yves Saint Laurent » avant qu’on n’aille déjeuner. Je suis gâtée. Visite très privée et interview très passionnée.

Tu es la directrice du musée et également la commissaire de l’exposition. Comment t’est venue l’idée de cette exposition sur les ors d’Yves Saint Laurent » ?

J’étais dans les archives à Marrakech et je voyais de l’or partout. Quelle formidable idée pour célébrer les 5 ans du musée (ouvert en 2017) et les 60 ans de la naissance de la maison de couture (née en 1962)

L’or a été ton fil conducteur pour appréhender la vie d’Yves Saint Laurent ?

C’est un thème qui a été très fort pour moi qui viens plus des arts plastiques, visuels et qui apprécie les choses par leur forme et leur couleur.

On passe de salle en salle, d’émerveillement en admiration. Le premier chapitre est consacré aux boutons, des boutons comme des bijoux car Yves Saint Laurent n’aimait pas les bijoux de jour et a transformé les boutons en bijoux, dès les années 60. Elsa est très attentive à ne pas donner à voir une exposition de mode banale. Elle veut faire revivre les pièces et pour ce faire, elle fait dialoguer les pièces avec des artistes contemporains. Élever une exposition Yves Saint Laurent au niveau d’exposition d’art et faire vivre au visiteur une expérience globale et immersive.

Tu parles beaucoup de vie, de vivant. Pourtant ces pièces sont sur des mannequins, immobiles.

La scénographie est très importante pour moi. L’élaboration de l’exposition est très réfléchie. Comment donner à voir ces pièces. J’ai invité des talents pour challenger la scénographie. Par exemple Valérie Weil est set designer. Elle a cet œil très curieux et amusé qui crée des liens entre les pièces couture, une œuvre, la collection personnelle, des étuis à maquillage…

Des correspondances en quelque sorte ?

Elle en a fait des tableaux. C’est magnifique.

Nous valsons au milieu des jumpsuits à paillettes de Zizi Jeanmaire, des pièces de Johan Creten, un céramiste qui sculpte et redore à l’or fin, une pluie de bijoux et de ceintures. Le soleil est partout, à Oran, dans les coups d’éclat des robes qui donnent de la force et de la puissance. Le soleil est là aussi la nuit, pour la fête, avec des combinaisons à sequins, un dress code « smoking, robe longue ou ce qu’il conviendra » selon l’invitation pour l’ouverture du Palace, la boîte parisienne où se retrouvaient Yves Saint Laurent et sa bande d’amis.

On découvre un Yves Saint Laurent joyeux, rieur sur les photos, heureux ?

C’est ce que me disent les gens qui l’ont connu. Joyeux, blagueur, faisant des imitations.

(On passe au studio de monsieur Saint Laurent).

On est Musée de France et Maison des Illustres. On a préservé le lieu tel que l’artiste l’avait créé. C’est un lieu d’exposition et d’archives, tout est d’époque.

C’est très émouvant de voir les épingles, mètres de couturière et lunettes de monsieur Saint Laurent. Je resterais des heures à regarder. On s’arrête devant le travail d’Anna Klossowski et sa mise en scène de 300 bijoux, on contemple les jumpsuits créés dans les années 70 pour Zizi Jeanmaire et Sylvie Vartan

Tu m’as parlé des robes Yves Saint Laurent qui donnent force et puissance aux femmes. Quel est ton parcours avant d’arriver au musée ?

J’ai un parcours en trois temps. Un premier temps où j’ai été directrice des événements et expositions aux Galeries Lafayette.

Tu as monté combien d’expositions ?

40 environ. J’ai travaillé avec Christian Lacroix, Xavier Veilhan, Alex Prager. En essayant toujours de mêler les disciplines artistiques. J’ai travaillé avec les musées en les faisant intervenir dans les vitrines des magasins des grandes villes où étaient implantées les Galeries Lafayette.

Tu as pu interroger tout ce que veut dire exposition et qui t’est cher je crois ?

C’était un métier passionnant. Interroger ce qu’est une exposition. Qui est auteur d’une exposition, comment mêler musique, performance, événements.

Ensuite j’ai décidé de monter ma propre entreprise de productions de contenus. Produire des contenus et accompagner des acteurs privés qui voulaient développer des projets. Je me suis associée avec Emilia Genuardi, une autre Wise. Pendant 3 ans on a coproduit le salon d’art contemporain « Approche ». On a fait 3 éditions ensemble. Mais je voulais vraiment revenir faire des expositions,

C’est ta passion ?

Oui ! Faire vivre des émotions. Identifier des talents, du graphiste aux artistes. Les métiers qui entourent le monde de l’exposition. Tous ces métiers qui entourent la production culturelle.

Et tu es arrivée au Musée Saint Laurent ?

J’ai eu la chance de démarrer une candidature au musée. Trois mois après, en mars 2022, j’étais nommée.

Et tu t’es empressée de faire une exposition.

Oui ! On a une collection structurée en 3 types. Le fonds textile avec notamment 5000 pièces haute-couture, le fond photo vidéo et le fond graphique composé de 80 000 feuilles.

Mon métier est de valoriser cette collection à travers 4 actions : produire des expositions in situ, produire des expositions hors les murs, éditer des livres et travailler avec les chercheurs.

Il y a des expositions bientôt hors les murs ?

On travaille sur une exposition qui aura lieu à la Cité de la Dentelle à Calais sur la transparence en juin 2023 et une grande rétrospective au National Art Center à Tokyo en septembre.

C’est très complet ! Tu es entourée de beaucoup de femmes ?

Oui ! C’est un métier composé d’une grande majorité de femmes.

La place de la femme est ce qui t’a fait venir chez Wise Women ?

C’est Emily Marant qui m’a cooptée. Elle avait travaillé sur une de mes expositions « Idées multiples ». On avait créé des univers autour de multiples artistes.

Wise fait sens pour moi car je suis très attentive à la place des femmes dans la société et surtout à toutes les raisons pour lesquelles on n’a pas la place qu’on devrait avoir. Tous les jours je me fais la réflexion. Par exemple j’ai beaucoup programmé d’artistes et je me suis rendue compte que si tu ne fais pas attention, tu programmes plus d’hommes que de femmes.

Et tu as trouvé des femmes ?

Mais il y en a plein ! Elles sont moins visibles, cachées par les hommes très connus !  Si on fait un tout petit effort, on peut mettre des femmes en avant.

Il y a une tradition masculine du pouvoir…

Les hommes ont eu le pouvoir et ont promu des hommes. Les clubs, les salons, les dîners…Tous les jours l’analyse de la place des femmes dans la société est à remettre en jeu. Mais les hommes ont changé, les rôles évoluent dans la sphère personnelle et professionnelle. Je suis très optimiste.  J’ai la possibilité de faire des choix. Alors à mon échelle j’essaie de mettre des femmes en valeur. Il faut se valoriser entre femmes. Wise Women me touche beaucoup pour toutes ces raisons.

Tu m’as parlé des robes Yves Saint Laurent qui donnent force et puissance aux femmes. Pas forcément parce qu’elles sont dorées.

Les vêtements permettent de se présenter au monde et Yves Saint Laurent a donné cette confiance aux femmes.

Une raison de plus pour retourner voir l’exposition GOLD, les ors d’Yves Saint Laurent au Musée Yves Saint Laurent Paris. Elle est ouverte jusqu’au 14 mai 2023.

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