EMILIE
FAURE


Jury Appel à Projet 2022


De l’écriture à la chaussure







Une interview d’Hélène Altmann





Émilie Faure m’a donné rendez-vous à son bureau, au cœur du 9e arrondissement. Caché au fond d’une cour, au calme, les murs blancs sont couverts de dessins, l’ambiance est studieuse. Très chic, tout de noir vêtue, chignon de danseuse et sublimes shoes aux pieds (évidemment) Émilie mène plusieurs vies de front, avec toujours une même vision, celle de la mode dans la société. Rencontre pas à pas.



Que fais-tu dans ce bureau showroom ?
J’ai 42 ans, je suis maman de 3 enfants. Je n’ai pas fait d’études après mon bac, je voulais être maquilleuse artistique. J’ai commencé par un stage au magazine Citizen K en 2000, en pensant un peu candidement qu’il y avait des maquilleuses dans les rédactions et que j’allais commencer une grande carrière artistique.  En fait je suis devenue assistante de Kappauf (le boss) et  j’ai très vite compris que je n’avais pas le talent nécessaire pour être maquilleuse professionnelle. Je suis restée 8 ans au journal et j’ai tout appris. J’avais beaucoup de liberté, j’ai fait beaucoup de stylisme en natures mortes, accessoires et joaillerie et je voyais comment se fabriquait le journal de A à Z.



En 8 ans tu t’es fait un œil et une plume.
Et j’ai fait un enfant ! A mon retour les choses avaient changé. Anne Bianchi m’a appelée pour faire partie de ce qui allait être le Be. Il fallait tout créer. C’était un hebdo, le rythme changeait…



Toujours en bouclage…
Oui, c’était compliqué. Mais on était une équipe à 95% de femmes et c’était génial. Une énergie incroyable !  On a mis 1 an et demi à le sortir… et j’attendais mon 2e enfant.



Gestation du journal et d’un enfant…
Le rythme changeait, surtout que le Be devenait mensuel et cela ne m’intéressait pas. C’était le début des réseaux sociaux, tout allait vite, je ne voyais pas l’utilité d’un mensuel pour la mode.



C’est l’époque où tu commençais à écrire ?
Oui le Figaro m’avait appelée pour faire des piges. En 2012 il y avait beaucoup de stylistes, mais peu de journalistes qui écrivaient sur la mode. Je me suis donc mise à mon compte. J’ai vite compris que même en bossant comme une folle, à la fin du mois il n’y avait pas beaucoup d’argent qui rentrait. Et j’aimais bien l’idée d’appartenir à une rédaction. Quand Virginie Mouzat est partie, on m’a appelée.  Ma chance c’est que je n’étais en compétition contre personne.



Ça s’est bien passé ?
Être embauchée au Figaro m’a permis d’arrêter avec le sentiment d’imposture, l’idée de ne pas être à la hauteur. C’était en 2012. J’y suis restée 8 ans. Donc oui ça s’est bien passé.



Et en 2019 alors ?
Au départ il n’y avait pas de réseaux sociaux, les journalistes racontaient la mode. Ensuite il a fallu se réinventer. Je me suis dit : n’est-ce pas le moment de reprendre les études que je n’avais pas faites ? Je me suis inscrite en MBA management à l’IFM.



Nouveau challenge ?
Énorme ! je voulais faire ce MBA non dans le but de quitter le Figaro mais dans l’idée d’écrire ensuite dans les pages Eco, sur l’industrie de la mode. J’ai commencé ce MBA juste avant le covid, et avec l’arrivée du 3e enfant !  Je n’avais pas imaginé la quantité de travail que cela représentait.  Mais c’était tellement enrichissant.



Il y avait un dossier à réaliser à l’IFM ?
Oui, sur la création d’entreprise. 18 mois pour travailler sur un projet. Et moi je pense que la mode c’est d’abord un designer. Alors j’ai demandé à travailler mais avec un designer externe.



Et c’est là que Serge Ruffieux apparaît !
Je l’avais rencontré au Figaro quand il était chez Dior. Je savais qu’il avait envie de monter sa marque. Je lui ai proposé de faire une « coquille vide ». Il m’a dit ok, mais à condition que ce soit un vrai lancement de marque.



Résultat des courses à l’IFM ?
J’ai eu la pire note de ma promo ! Ils n’ont pas compris ce que je voulais faire, ils voulaient un travail scolaire. J’étais dégoûtée. Heureusement, il y avait un mémoire à rendre. Mon sujet portait sur un nouveau pouvoir au féminin dans la mode. C’était passionnant, j’ai réussi à rencontrer des femmes CEO qui ont joué le jeu. Et là, j’ai eu une très bonne note.



Et le lancement de marque alors ?
Le covid est arrivé, je venais d’avoir 40 ans, j’ai décidé de quitter Le Figaro pour lancer la marque pour de bon. C’était un déchirement de quitter le journal mais je voulais faire quelque chose de nouveau. Alors janvier 2021, la décision est prise, nouveau départ.



Lancement officiel en 2021 ?
Oui en juillet 2021. On en est maintenant à notre 2e collection. 13 09 SR est une marque d’accessoires, chaussures et lunettes.



Pourquoi le nom de 13 09 SR ? SR j’ai une idée mais...
Oui les initiales de Serge Ruffieux et sa date de naissance.



Raconte-moi les chaussures !
L’idée c’est le confort. De belles chaussures mais confortables. Des baskets du soir en somme. Faites en Italie et Roumanie. Elles sont chères parce que tout est fait à la main.



Elles sont belles, flashy, fashion mais tu mets l’accent sur le confort.
Elles sont faites pour être portées. Quand tu cours toute la journée tu n’as pas envie de talons.



Une approche de la femme par le corps, le confort. C’est une approche différente de celle de ton mémoire à l’IFM sur l’empowerment au féminin. Comment vois-tu ta participation à Wise Women ?
J’ai rencontré Marie (Schneier) quand j’étais journaliste, elle était à la Fédé (Fédération de Haute Couture et de la Mode NDLR). On s’est vues à l’ANDAM (13 09 SR était finaliste). Elle m’a parlé de l’appel à projets. J'ai dit oui parce que moi, c’est tous les jours que j’apprends mon métier. A l’école on apprend aussi, différemment. Mais sur le terrain on est très seul. Il faut prendre des décisions, ce n’est pas facile. Il faut être conseillé…



Il faut de l’aide !
Il faut avoir une vision à court et long terme. Beaucoup de gens sont volontaires pour donner des conseils. On n’ose pas forcement relancer des gens qui ont donné un conseil. Alors que le mentorat c’est mieux. On est suivi. Si je peux aider à mon tour et éviter à des jeunes filles de tomber dans des pièges, je serais ravie… et leur dire aussi qu’il faut travailler



Les jeunes ne travaillent pas ?
Ils ont une autre vision de leur vie professionnelle et personnelle. Le travail ne doit pas être envisagé comme une contrainte seulement, cela peut être une source d’épanouissement. Il faut s’engager, dans le travail aussi.



Je laisse Emilie à sa nouvelle collection, non sans avoir essayé quelques modèles de lunettes et chaussures qui sont, j’en témoigne, vraiment confortables. Et excessivement belles.