LÉA
CHAUVEL-LEVY


Jury Appel à Projet 2022







Une interview d’Emmanuelle Hutin





On se rencontre un lundi bien trop pluvieux et trop froid pour septembre, mais une heure avec Léa me fait totalement oublier la météo qui me surprend presque quand on sort de ce café de Saint Paul. Amoureuse des mots, je me régale du langage du Léa, précis, rythmé, varié. J’aime les gens qui parlent bien et Léa en fait partie.


Je suis freelance, ma première activité est d’être directrice artistique de la résidence LVMH Métiers d’Art.
J’ai écrit un livre Simone, paru en août 2021 aux Éditions de l’Observatoire. Je ne me considère pas comme une romancière mais j’ai un projet en cours d’un deuxième livre.
En ce moment, j’écris aussi un documentaire sur l’art pour la télévision.



Comment as-tu débuté ?
J’ai commencé par la radio et la presse écrite. J’ai une formation en philosophie. Je me suis rendu compte très vite que la philosophie politique et éthique m’intéressait mais ne me passionnait pas donc je suis allée surtout aux cours de philosophie de l’art et c’est là que j’ai commencé à aller en galerie. La vie a fait que je suis devenue critique, sans formation car je n’ai jamais fait d’histoire de l’art. Mais écrire sur l’art me passionnait, donc j’ai écrit pour la presse spécialisée, j’ai fait des chroniques pour TSF Jazz et Radio Nova, toujours sur des expos. J’écrivais alors pour Slash et une chronique dans Grazia. J’ai signé quelques commissariats d’exposition et rapidement LVMH m’a demandé de créer cette résidence que j’ai montée il y a sept ans.



En quoi consiste cette résidence ?
C'est la mise en présence d'un artiste plasticien et des artisans. Et, chemin faisant, à la fois la volonté de moderniser les pratiques de l'artisan et d'emmener l'artiste dans un territoire inconnu et de déplacer sa pratique. 



Des coups de cœur particuliers sur ces sept ans de résidence ?
Sept ans de résidence, sept coups de cœur. J'ai envie de tous les citer, je suis toujours émue à la fin de la résidence, c'est la fin de la colonie de vacances.



Comment repères-tu les artistes ?
Je fais beaucoup de visites d'ateliers. Je dirais trois minimum par mois. J'ai la chance maintenant d'être sollicitée directement par les artistes. Par ailleurs, je vais voir tous les collectifs d’artistes, les incubateurs. Je me déplace dans les écoles, je vais voir les diplômes de fin d’année. J'ai évidemment un œil sur ce qui se fait aux Beaux-Arts. Je vais beaucoup dans les vernissages et je suis attentive à la programmation des galeries. Plutôt parisiennes, j’en conviens. Je me coupe de la province, c'est dommage, mais il y a déjà tellement à voir à Paris que je peux m'en contenter. Donc voilà, être en éveil. J’aime bien les constellations et les familles d’artistes.



Qu’est-ce qui t’intéresse dans l’appel à projets Wise Women ?
L’appel à projets est éminemment intéressant. A chaque fois que j’ai été dans des jurys comme le Salon de Montrouge ou le prix Dior, ou dans des comités de sélection (première édition de Galeristes), je me suis nourrie. J’y puise toujours quelque chose. C’est formidable qu’on me demande de regarder la création en train de se faire. D’ailleurs, dans mon livre Simone, ce qui m’a plu chez cette femme c’est sa capacité à repérer des artistes. Elle a été par exemple la première commissaire d’expo de Max Ernst. J’essaie toujours de voir quels seront les Picasso de demain, c’est un privilège et un immense honneur quand je suis dans un comité de sélection.



Comment fonctionnes-tu en tant que juré ?
Plus j’avance dans mon métier, plus je me rends compte que les gens trop formatés me font un peu peur. J’accorde énormément de crédit aux écoles d’art mais j’ai envie d’aller plus loin, vers des parcours d’autodidactes. Donc je pense que je vais avoir un tropisme cette année qui sera de regarder ceux qui n’ont pas fait d’école d’art sans discriminer ceux qui en viennent mais en tous cas, d’emprunter des chemins de traverse.
Sinon, comment je fonctionne ? C'est très simple. J’ai un prisme un peu plus politique qu’avant. Je vais être attentive cette année à un discours sur l'écologie, à un discours sur le temps présent. Non pas que l'art doit être moral et surtout pas normatif. Mais il me semble qu'on ne peut pas non plus être complètement détaché du monde qui nous entoure. Et cela ne veut pas dire que je vais refuser de me couper d’une œuvre universelle si elle est éloignée des enjeux actuels. C’est un équilibre entre l’engagement et la création.



Quel parallèle fais-tu entre ton travail dans le milieu de l'art et ta production artistique à toi à travers l'écriture ?
Je me suis beaucoup identifiée à Simone Rachel Kahn, qui a été la première femme d'André Breton. C'est un peu un modèle. Et souvent, je dis que c'est une version accomplie de moi-même. Elle m'a beaucoup accompagnée, cette femme. Il y a clairement un parallèle entre ce que j'ai écrit et ce que je vis. La recherche d'une communauté artistique autour de moi, la présence de l'art en permanence autour de moi, les rencontres que je peux faire par ce biais là et je crois que je suis fondamentalement obsédée par la question de la création. Mais ça a été compliqué pour moi de commencer à écrire et de m'autoriser à passer de l'autre côté, du côté artistique. Et encore aujourd'hui, quand on me dit « Mais toi, tu es une artiste », Je ne me sens pas légitime dans ce rôle-là, je n’ai pas l’impression de créer une œuvre d’art.



Comment as-tu découvert le réseau Wise Women ?
J'ai rencontré ce réseau il y a des années, au moment de sa fondation. J'avais été invitée aimablement par Séverine qui m'avait fait l'honneur de me présenter à un dîner. Et puis après j'ai eu un enfant et écrit Simone. Je n'étais pas spécialement assidue dans les dîners. Mais pour moi, c'est un cercle chaleureux, de bienveillance, absolument pas opportuniste. Un faisceau de rencontres. Et c'est sans doute le fait qu'on soit un peu toutes dans la création qui nous rassemble plus que le fait d'être femme, je pense. Moi, je n'y vais pas en tant que mère, je n'y vais pas en tant que femme, j'y vais en tant que « peut être créatrice » quelque part qui va chercher des sources d'inspiration.



Qu’entends-tu par « sans opportunisme » ?
C’est un réseau mais n'est pas du networking classique. Je n’y vais pas parce que je vais rencontrer la personne qui potentiellement pourra m’embaucher dans deux ans. En fait, je ne le conçois pas comme un réseau professionnel qui pourrait m’ouvrir des portes.



Tu vois Wise Women comment alors ?
C’est un puits de rencontres. Je ressens l’envie d'écrire un documentaire très personnel. Il faudra bien qu'à un moment donné, mon idée touche quelqu'un. Et si c'est une Wise Women, c'est formidable. Ce serait incroyable que des projets puissent naître de cette communauté.



Quelles sont les trois femmes que tu aimerais ou aurais aimé rencontrer ?
Au risque de me répéter, je suis triste tous les jours de savoir que Simone Rachel Kahn est morte et de ne pas avoir eu cette chance de la rencontrer.
J’admire l’écrivaine qu’est Annie Ernaux, même si je ne suis pas politiquement proche d'elle. Elle a une façon de narrer son histoire à elle, à la lisière de l'autobiographie et du roman, qui me fascine. Moi, je ne sais pas faire ces choses, elle a une dextérité là-dedans qui est éblouissante.
Delphine Horvilleur, j’aimerais qu’elle soit mon amie. Elle a une façon, un art de se tenir dans le hic et nunc et en même temps de joindre l’universel, de poser des questions sur la judéité qui me concernent. Et puis elle a écrit un livre sur Ajar qui est un de mes écrivains préférés donc elle a tout pour me plaire.



Art et femmes, sujet à enjeux pour toi ? 
La visibilité des femmes est une cause majeure. L'invisibilisation des femmes est déplorable, elle a encore lieu aujourd'hui. J'ai écrit Simone, parce que cette femme a été « la femme de », parce qu'elle a été reléguée à un statut de muse qui est une horrible l'expression.
Je suis très sensible à l'association AWARE pour la reconnaissance des femmes artistes. Quand Orlan dit « J'écris mon nom en capitales parce que je me bats pour que les femmes existent ». Elle a raison. Il faut peut-être être très radical maintenant pour qu'il y ait quelques avancées. Mais radicale, d’une belle manière. Vaste sujet.



Elle a raison aussi Léa, sur ce sujet comme sur plein d’autres qui alimentent le reste de notre discussion. Primo-romancières en 2021 toutes les deux, on a chacune envie de lire l’autre et de nous retrouver autour de nos livres. A suivre donc…