MARIE ROBERT

« L’intelligence
est collective  »






Une interview d’Hélène Altmann





Je vous présente Marie Robert ? Vraiment ? Vous connaissez déjà Philosophy is sexy, son compte Instagram qui chaque matin aborde un thème philosophique qui vous aide à vous lever du bon pied. Vous savez peut-être aussi qu’elle écrit des livres, le dernier vient de paraître. Savez-vous qu’elle est aussi professeure de philosophie et fondatrice de 3 écoles Montessori?  Marie pourrait être un courant d’air qu’on du mal à suivre, elle est pourtant là, assise sur une des petites chaises destinées aux enfants de la classe de français de l’école Montessori du 16e arrondissement. Entre 2 trains, 3 rendez-vous et 4 conférences, elle m’explique pourquoi elle s’est engagée chez WiseWomen. Et non, ce n’est pas uniquement parce que sa très bonne amie Lia Rochas lui en a parlé.


Alors comme ça tu trouvais que tes journées n’étaient pas assez occupées ?
Je suis obsédée par l’intelligence collective. Même quand j’écris un livre, ce qui est un métier assez solitaire, je ne suis pas seule : je le vis comme un travail d’équipe. J’écris, mais il y a mon éditeur, des libraires, des lecteurs. Il n’y a pas un seul domaine dans la vie où je n’ai pas l’impression que ce n’est pas collectif. Dans la philosophie c’est la même chose. On dit souvent la psychologie c’est le je, la philosophie c’est le nous. Moi ce qui m’intéresse, c’est le nous.


Le nous des femmes de Wise women par exemple ? Tu penses aux femmes entrepreneures ?
Quand tu es entrepreneur, tu es souvent très seule. Il y a beau avoir les équipes, tu dois les porter. Ce qui est difficile, c’est de mettre en commun toutes les expériences. On a une perte d’énergie parce qu’on cherche chacun de notre côté alors que quand on met en commun on va beaucoup plus vite. Et ça permet aussi de se rendre compte que tout le monde vit les mêmes choses. Ce que j’ai envie d’offrir, c’est une vision à 360 du meilleur et du pire.


Et comme tu travaille dans plusieurs domaines, beaucoup de meilleurs et beaucoup de pires.
Tout à fait (rire) Le type de collectif « réseau » « networking » existe déjà mais il est très figé. Il y a toujours le spectre : je suis un petit projet que vais-je faire là-dedans ? Or c’est quand le projet est petit que tu as besoin de beaucoup de relais.


La dimension féminine de Wise te parle-t-elle ?
J’ai toujours du mal avec tout ce qui est excluant. L’idée de rejoindre un groupe de femmes est problématique d’autant plus que je ne travaille qu’avec des hommes ou presque. Pour autant, je pense qu’on a une perception de nos sphères privées et professionnelles qui est complètement différente. Avoir cet espace-là où tu peux exister dans toutes tes dimensions, pro et perso est difficile à trouver dans un cercle classique. L’intelligence collective n’est jamais autant en acte que quand elle est dans tous les plans de ta vie. Surtout quand tu es une femme.  Il y a des problématiques inhérentes au regard que la femme peut poser sur elle. Des sujets aujourd’hui où tu as besoin d’être plus armée parce que tu es une femme.
Dans les domaines de la culture et de l’éducation il y a beaucoup de femmes mais je me rends bien compte que des sphères entières sont masculines et insensées dans la considération qu’elles ont de la femme.


Quand tu es parisienne et que tu travailles dans la culture tu n’as pas l’impression qu’il y a un problème. Ce n’est pas le cas partout.
Le milieu de la philosophie est presque exclusivement masculin. Quand on met en commun les savoirs faire, on va plus loin ensemble.
On a besoin de multiplier des espaces de soutien et d’entraide. Tant qu’on ne comprendra pas que le soleil se lève pour tout le monde et tant qu’on se sentira implicitement en concurrence les uns avec les autres on n’y arrivera pas. Le concurrentiel est absurde et très contre-productif. Si ton projet a un sens il est toujours singulier.


Cette dynamique est porteuse selon toi. Mais elle ne suffit pas…
Dans le monde du rap quand tu fais un featuring tu vends plus. Alors que dans la philosophie ce n’est pas ça.  Plus on rentre dans des espaces communs, plus on est fort. D’où l’idée de rentrer dans wisewomen.
On a souvent les mêmes besoins.  Mais comme on a peur de ne pas réussir à exister, la rivalité arrive. Alors que ce devrait être le contraire.


Il y a des explications sociologiques…
On voit pourquoi on a mis les femmes en rivalité.  Mais il faut dépasser cela. Et pas dépasser cela il faut être dans le concret. Tout ce qu’on peut écrire sur la sororité c’est bien, mais cela doit se traduire par de l’action. La bienveillance est un principe de base. Comment cela se traduit ? c’est toujours eu égard à la réalité des faits que s’interrogent les notions.
Le plus souvent le besoin c’est de la com et de la visibilité. Comment fait-on ?


Cela s’explique parce que le reste de ta vie est déjà dans la pensée. Tu aimes l’action parce que tu vis dans la réflexion
Sûrement. Les jurys par exemple, là tu es dans le concret. L’urgence est l’urgence d’action. Dans les jeunes générations la politique prend moins de place et l’activisme plus. Il y a un ratio de mobilisation plus grand. Bad buzz, rapidité, action, réaction.
L’enjeu pour un groupe féminin ce n’est pas de se dire chouette on est entre femmes, c’est que fait-on ensemble ? Le concret c’est quoi ?


On avait besoin de cette phase pour commencer…
Bien sûr mais il faut accélérer pour rendre les femmes puissantes par leur réussite professionnelle. La confiance passe par là aussi.


Tu penses que les femmes ont une forme d’autocensure ?
Parfaitement. On n’est pas formées pour tout.  Personnellement, les finances je n’y comprends rien. Heureusement que je suis aidée. Il faut commencer par des choses concrètes. De micro-actions plus que des grands récits. Haut les cœurs et les mains dans le cambouis !


Quand on réussit à dépasser ces blocages, les femmes réussissent.
Mieux que les hommes souvent. Mais toi, comment fais-tu ? Tu réussis ce que tu fais ?

Ah réussir… Mon fil conducteur c’est la transmission. Originellement c’est le professorat qui m’a amené à créer des écoles. Aujourd’hui j’en ai 3 (Marseille, Paris, Clichy NDLR) et j’aide à la création de projets partout en France et dans le monde. Ces écoles sont des laboratoires pédagogiques. Il y a un va-et-vient entre l’école publique et les écoles Montessori. Il faut avoir une vision pédagogique et la traduire dans la réalité, dans le quotidien. Tout cela m’a amenée au management, à l’entreprenariat. Avoir une vision pédagogique mais la traduire très concrètement, avec des équipes.


La transmission toujours… elle passe aussi dans le podcast, Instagram, les livres… Ton quatrième livre, Les Chemins du possible ( Flammarion) est sorti en novembre
Bien sûr !  Les livres, les réseaux, les conférences, les cours en ligne. D’ailleurs c’est très émouvant de voir tous ces adultes passés à côté de la philo quand ils étaient en terminale et qui consacrent 1 heure 30 de leur temps par semaine à la philo ! Je suis subjuguée de la fidélité des gens, de la qualité de leurs interventions et de leur soif de savoir.


C’est très positif parce que cela veut dire qu’il y a un espace pour du contenu exigeant.
Dès qu’un espace d’apprentissage s’ouvre il se remplit. Quand on transmet tout devient sensé parce qu’on est une passerelle.  Je me vois comme un relais entre le passé et l’avenir. On est comme des outils. Ce qui m’importe le plus, c’est le lien. On ne peut rien faire sans. Dès qu’on est au monde on est en lien. C’est une illusion complète de penser la figure du self-made-man. Ou woman. On a besoin toujours d’une parole, d’un regard…

…et du sourire de Marie Robert, qui repart donc, faire la passerelle.